D’un geste nerveux de la main, Ramen repousse une longue mèche de cheveux noirs et déclenche la bouilloire. Les invités parlent dans le salon, son mari les fait rire. Mais il ne pense pas à leur offrir à boire et même si elle essaie de s’en défendre, ça l’embête. Elle passe en revue les différentes actions qu’elle doit effectuer avant de se rasseoir. Remplir la boule à thé, verser l’eau, mettre les biscuits dans l’assiette et apporter le tout au salon. En plusieurs fois ? Elle jette un œil circulaire et se rappelle que le plateau en plastique est fendu. La petite a joué avec, en montant dessus. Ce serait risqué de l’utiliser, avec la chaleur de la bouilloire, il pourrait se casser complètement et le thé se répandrait par terre. Et elle pourrait brûler quelqu’un, ou elle-même.
Ramen verse l’eau dans la théière et à l’aide d’un torchon, la transporte dans le salon. Le petit chien blanc vient dans ses jambes. Elle le repousse du bout du pied. La petite est en train de jouer dans sa chambre, déshabillant une poupée. Après plusieurs aller-retour, les invités sont servis. Elle sourit en buvant son thé à petites gorgées.
« Il fait beau, on devrait en profiter ! Dans une heure le soleil sera couché ». Son mari aime les balades, les invités aussi. Le chien blanc frétille. Ramen appelle la petite et entreprend de lui mettre ses chaussures, son gilet, son manteau, son écharpe et son bonnet. La petite se tortille pour rire, et essaie de se dérober pour câliner son petit chien blanc. Elle n’a pas envie de descendre les escaliers et saute dans les bras de son papa.
Dehors le soleil éclaire les arbres jaunissants, le chien court après les feuilles, qui tombent dans le canal, rapidement emportées par le courant. Après quelques minutes de promenade, les amis doivent partir, ils saluent la petite famille et promettent de les inviter bientôt. La petite leur fait de grands gestes de la main. Ramen enlève les cheveux que le vent a collé contre sa bouche quand elle entend la petite crier. Le chien s’est sauvé.
Ramen prend la main de sa petite fille pour l’empêcher de courir le long du canal. Son mari lui dit de la ramener à la maison, qu’il va chercher le chien. La petite ne veut pas bouger. Elle soulève son enfant qui s’affaisse contre elle, dans un long sanglot. Ramen serre sa fille dans ses bras, lui chantonne une chanson à l’oreille. Et malgré son poids, elle arrive bientôt en bas des escaliers. La petite pleure. Elle la remet en place contre ses hanches, et entreprend l‘ascension des quatre étages.
Arrivée en haut, elle en lève le manteau l’écharpe, le bonnet et les chaussures de la petite, sèche ses larmes et lui dit de l’attendre dans sa chambre, pour lire une petite histoire. Puis elle reprend son souffle. Dans le salon, la table basse est encombrée de tasses et d’assiettes. Elle fait une pile qu’elle ramène à la cuisine. Un rayon rose éclaire l’évier et l’éblouit. Par la fenêtre, elle contemple le soleil se coucher, dans une lumière chaude et sucrée. Un courant d’air froid l’arrache à sa rêverie. La porte d’entrée est ouverte.
Elle court dans la chambre de la petite. Vide, comme les autres pièces de l’appartement. Sans mettre son manteau, elle se précipite dans les escaliers en appelant sa fille. Dehors, la nuit tombe et dans l’atmosphère bleue, elle ne distingue que les halos brouillés des réverbères. Elle reprend sa course, l’air froid lui brûle les bronches. D’un côté le canal, de l’autre le métro. Elle distingue la minuscule silhouette de sa fille qui s’engouffre dans le métro de sa démarche maladroite. elle se précipite à sa suite dans les escaliers raides et les gens qui remontent la bousculent, énervés. Sans le vouloir, elle pousse du coude une dame qui porte un bébé et la dépasse, affolée. La silhouette de sa fille est encore visible, elle l’appelle mais l’essoufflement ne lui permet pas d’articuler des sons.
Elle s’élance et attrape l’épaule de sa fille, qui se retourne, surprise. Elle regarde Ramen reprendre son souffle, le visage en sueur et prononce doucement ces mots « Je dois y aller maman ».
Ramen l’implore du regard «Tu m’as fait une de ces peurs, tu es beaucoup trop petite pour prendre le métro toute seule. »
Le visage de la petite s’éclaire d’un sourire :
- Mais maman, arrête, j’ai vingt ans quand même !
Ramen écarquille les yeux. La petite est plus grande qu’elle et son visage pétille. Elle reprend ses esprits.
- Oui bien sûr. Excuse-moi. J’ai juste oublié de te demander… On ne t’attend pas pour dîner ? »
- Non. Je rentrerais tard, probablement.
- D’accord.
Sa fille se penche pour l’embrasser sur les deux joues et disparaît dans le métro. Ramen remonte lentement les marches. Elle a froid. Ses cheveux volètent sur sa tête. Elle s’arrête devant une vitrine, et se rend compte qu’ils sont courts. Et gris.
Des nouvelles
lundi 23 novembre 2009
UN REVE FLOTTANT
Par 1fille100histoires le lundi 23 novembre 2009, 11:33